Marc Aurèle : L’empereur qui écrivait à lui-même et aux siècles futurs

PHILOSOPHIE • HISTOIRE

Marc Aurèle : l’empereur qui écrivait à lui-même et aux siècles futurs

Il y a des livres qui vous tombent des mains après quelques pages, et d’autres qui vous accompagnent toute une vie.

Évocation documentaire de Marc Aurèle écrivant dans un camp romain sur le front danubien
Marc Aurèle est resté dans l’histoire comme l’empereur philosophe. Une partie des Pensées fut rédigée pendant ses campagnes sur le Danube.

Les Pensées de Marc Aurèle appartiennent, pour moi, à cette seconde catégorie.

Je me souviens encore de ma première lecture. Je m’attendais à un traité de philosophie antique, peut-être brillant, probablement austère, avec suffisamment de notes de bas de page pour assommer un cheval.

J’ai découvert autre chose.

Un homme qui se parlait à lui-même.

Et pas n’importe lequel.

Un empereur romain.

L’un des hommes les plus puissants de son époque, occupé à se rappeler qu’il allait mourir, que la gloire ne valait pas grand-chose et qu’il ferait bien de ne pas s’énerver contre les imbéciles qu’il allait rencontrer dans la journée.

Finalement, les préoccupations humaines ont assez peu changé en près de dix-neuf siècles.

Marc Aurèle n’était pas philosophe de métier. Il était empereur romain, ce qui est à peu près l’opposé.

Mais comme nous l’avons déjà vu avec Spinoza et quelques autres, la philosophie qui m’intéresse le plus n’est pas forcément celle qui se pratique dans un salon ou derrière une chaire. C’est celle que l’on essaie d’appliquer quand tout va mal.

Et de ce côté-là, Marc Aurèle a été servi.

Guerres, épidémie, deuils, révolte d’un général, frontières menacées, enfants morts en bas âge, responsabilités écrasantes…

Son règne ressemble parfois moins à un âge d’or qu’à une très longue journée de lundi.

Et pourtant, cet homme qui pouvait ordonner à des armées de marcher continuait à écrire pour se rappeler une chose beaucoup plus difficile : essayer de se gouverner lui-même.

L’empereur malgré lui dans la Rome du IIe siècle

Marcus Annius Verus, le futur Marc Aurèle, naît à Rome en 121.

Contrairement à ce que j’avais écrit dans une première version de cet article, sa famille n’a rien d’obscur. Nous sommes même plutôt dans le haut du panier de l’aristocratie romaine.

Son grand-père paternel, Marcus Annius Verus, fut notamment consul à trois reprises et préfet de la Ville. La famille avait des origines en Bétique, dans la péninsule Ibérique, et disposait d’une fortune et de réseaux considérables.

Bref, si le jeune Marcus n’était pas destiné dès le berceau à devenir empereur, il n’est pas non plus exactement né dans une arrière-boutique de Subure.

Il grandit dans l’Empire romain du IIe siècle, alors proche de son extension maximale.

Carte de l
L’Empire romain vers 117, à la mort de Trajan. Les frontières sont une reconstruction moderne : certaines conquêtes orientales furent très brèves et le degré réel de contrôle romain variait selon les régions. Marc Aurèle naît quatre ans plus tard, en 121.

C’est l’époque que l’on associe traditionnellement aux Antonins et à une relative stabilité impériale.

Relative, parce que Rome reste Rome : intrigues, guerres périphériques et successions compliquées ne prennent jamais vraiment de vacances.

En 138, tout bascule.

L’empereur Hadrien adopte Antonin le Pieux, mais lui impose à son tour d’adopter deux jeunes hommes : Marcus et Lucius, le futur Lucius Verus.

Marcus a alors seize ans.

La machine impériale vient de l’attraper.

Illustration documentaire d
En 138, l’adoption de Marcus par Antonin le Pieux l’inscrit dans le dispositif successoral imaginé par Hadrien.

Pas besoin d’inventer une phrase où il expliquerait que la fonction lui est « tombée dessus comme la foudre ».

Ce que montrent ses textes plus tardifs suffit largement : le pouvoir n’est jamais chez lui présenté comme un accomplissement personnel. C’est une charge, une responsabilité et surtout un formidable piège pour l’ego.

Un élève studieux des maîtres grecs

Marcus reçoit une éducation exceptionnelle.

Parmi ses maîtres figurent Junius Rusticus, qui jouera un rôle majeur dans sa formation stoïcienne, Apollonius de Chalcédoine, philosophe stoïcien, Sextus de Chéronée et, dans le domaine de la rhétorique, Fronton, avec lequel il conservera une importante correspondance.

Illustration documentaire d
Marc Aurèle attribue notamment à Junius Rusticus la découverte des enseignements d’Épictète.

Rusticus lui fait notamment découvrir les enseignements d’Épictète.

Marc Aurèle le remercie d’ailleurs, au livre I des Pensées, de lui avoir prêté ses propres notes des cours d’Épictète.

Et j’aime particulièrement ce détail.

Le futur homme le plus puissant de l’Empire apprend comment vivre grâce aux pensées d’un homme qui avait été esclave.

Il y a quelque chose d’assez délicieux dans ce renversement.

Épictète enseigne notamment que certaines choses dépendent de nous et que d’autres ne dépendent pas de nous. Nos jugements, nos choix et notre manière de réagir nous appartiennent davantage que la richesse, la réputation, la maladie, les événements ou le comportement des autres.

Pas forcément la leçon la plus facile à intégrer lorsque l’on est destiné à recevoir un empire entier.

Marcus se passionne pour la philosophie.

Les sources antiques le présentent même, dans sa jeunesse, adoptant certains usages austères associés aux philosophes grecs.

Mais il va devoir rapidement découvrir une règle essentielle que n’enseignent pas toujours les livres : on peut aimer la philosophie et malgré tout devoir assister à des réunions.

L’empereur philosophe face aux réalités du pouvoir

En 161, Antonin le Pieux meurt.

Marcus devient empereur.

Mais au lieu de régner seul, il associe immédiatement Lucius Verus au pouvoir impérial.

Les deux hommes deviennent Augustes conjointement. C’est la première fois que deux hommes portent simultanément le titre d’Auguste et exercent ensemble le pouvoir impérial.

Illustration documentaire de deux empereurs romains exerçant ensemble le pouvoir
Marc Aurèle et Lucius Verus deviennent coempereurs en 161, une situation sans précédent jusque-là à Rome.

Pas besoin, encore une fois, de lui faire dire « deux têtes valent mieux qu’une, même couronnées ».

L’acte est suffisamment parlant.

Et le règne commence fort.

À l’est, l’Empire part en guerre contre les Parthes. Lucius Verus supervise la campagne tandis que Marc Aurèle reste davantage chargé du gouvernement central.

Puis une épidémie majeure apparaît à partir du milieu des années 160.

Nous l’appelons aujourd’hui la peste antonine, même si le mot « peste » peut être trompeur : nous ne connaissons pas avec certitude l’agent pathogène responsable. La variole a longtemps été proposée, mais cette identification reste discutée.

Même chose pour le bilan humain.

On trouve régulièrement le chiffre de cinq millions de morts, parfois davantage. Mais soyons prudents : pour le IIe siècle, nous ne disposons évidemment pas de Santé publique France avec un tableau Excel quotidien.

Les historiens débattent encore fortement de la mortalité réelle.

Ce que nous pouvons dire sans prendre trop de risques, c’est que l’épidémie fut suffisamment grave et durable pour affecter profondément plusieurs régions de l’Empire.

Et notre empereur philosophe découvre une chose que tous les dirigeants connaissent un jour : les problèmes réels ont la mauvaise habitude de ne pas respecter les beaux systèmes théoriques.

Les guerres danubiennes : un empereur dans la boue des camps

À la fin des années 160, la frontière du Danube devient à son tour extrêmement instable.

Les incursions sérieuses commencent vers 166-167. Marcomans, Quades et autres peuples franchissent les frontières romaines.

Vers 170, la situation devient particulièrement grave : l’Italie du Nord est directement menacée, Aquilée est assiégée et Opitergium, l’actuelle Oderzo, est détruite.

Voir des armées venues d’au-delà du Danube atteindre l’Italie constitue un choc considérable pour Rome.

Illustration documentaire d
Les guerres marcomaniques occupent une grande partie des dernières années du règne de Marc Aurèle.

Marc Aurèle doit donc passer une grande partie de la fin de son règne en campagne.

Voilà notre philosophe transformé en chef de guerre.

Pas parce qu’il rêvait de conquêtes héroïques sous un coucher de soleil hollywoodien, mais parce que c’était son travail.

C’est dans ce contexte que sont rédigées au moins certaines parties des textes que nous appelons aujourd’hui les Pensées.

Des indications présentes dans le texte mentionnent notamment les Quades et Carnuntum, sur le Danube.

Les « Pensées » : un empereur accessible

Illustration documentaire de Marc Aurèle écrivant de nuit dans une tente militaire
L’image de Marc Aurèle écrivant chaque soir sous sa tente est séduisante, mais nous ne pouvons pas la documenter aussi précisément. Certaines parties des Pensées sont néanmoins bien liées aux campagnes danubiennes.

Et il faut corriger ici une autre jolie histoire que l’on raconte souvent.

Nous ne savons pas si Marc Aurèle écrivait religieusement chaque soir sous sa tente, à la lumière d’une lampe à huile, après avoir retiré son armure.

L’image est magnifique.

Elle ferait une excellente affiche.

Mais l’Histoire n’est pas obligée de se comporter comme Netflix.

Nous savons en revanche que certaines parties du texte sont explicitement associées aux régions des campagnes militaires et que l’œuvre appartient largement aux dernières années de sa vie.

Autre précision importante : Marc Aurèle n’a probablement pas posé une couverture sur son manuscrit avec le titre Ta eis heauton, « À lui-même ».

Le titre appartient à la tradition manuscrite postérieure.

L’œuvre n’était vraisemblablement pas destinée à être publiée.

Il n’écrivait pas pour nous.

Il écrivait pour lui.

Et c’est précisément pour cette raison qu’il nous parle autant.

Ouvrez les Pensées.

Vous n’y trouverez pas un traité construit comme un manuel.

Il n’y a pas un chapitre 1 « Devenir stoïcien en dix étapes », suivi d’un abonnement premium.

Il y a des notes. Des rappels. Des phrases qu’il s’adresse à lui-même. Des exercices. Des répétitions. Des tentatives pour remettre son esprit dans la bonne direction.

C’est moins un livre qu’une salle de sport mentale.

Au début du livre II, il se prépare ainsi à la journée qui commence en se rappelant qu’il rencontrera des hommes indiscrets, ingrats, insolents, trompeurs, envieux ou antisociaux.

Nous sommes au IIe siècle et Marc Aurèle venait déjà d’inventer la préparation psychologique avant d’ouvrir Twitter.

Mais le passage est plus profond qu’il n’y paraît.

Il ne se contente pas de dire : « les gens sont pénibles ».

Il se rappelle qu’ils agissent ainsi parce qu’ils se trompent sur ce qui est bien et ce qui est mal et qu’ils appartiennent pourtant, comme lui, à la même communauté humaine.

Ce n’est donc pas une permission de mépriser les autres.

C’est précisément l’inverse.

Marc Aurèle revient également sans cesse sur la vanité de la gloire et du rang.

Dans le livre VI, il rapproche Alexandre le Grand de son muletier : la mort finit par les ramener à la même condition.

Empereur, général, philosophe, boulanger ou voisin qui passe la tondeuse le dimanche matin : la mort est une formidable machine à égaliser les CV.

La thérapie stoïcienne : se soigner par la pensée

Les Pensées peuvent être lues comme une forme d’exercice thérapeutique.

Pas une psychothérapie au sens moderne du terme.

Et je retire donc volontiers de mon ancien texte l’affirmation selon laquelle Marc Aurèle souffrait « probablement de dépression ».

Nous n’en savons rien et diagnostiquer un homme mort il y a près de dix-neuf siècles à partir de quelques textes serait pour le moins aventureux.

Ce que nous pouvons constater, c’est qu’il revient régulièrement sur la fatigue, la mort, l’irritation, la peur, le désir de reconnaissance et la nécessité de contrôler ses jugements.

Il se parle pour corriger sa perception.

C’est profondément stoïcien.

Les événements extérieurs existent. Ils peuvent faire très mal.

Le stoïcisme ne consiste pas à prétendre que perdre quelqu’un, être malade ou subir une injustice serait agréable.

Il consiste à essayer de ne pas ajouter inutilement à la souffrance ce que notre esprit fabrique autour d’elle.

Épictète l’avait formulé avant lui, dans le Manuel : ce ne sont pas seulement les choses qui nous troublent, mais les jugements que nous portons sur elles.

Une phrase personnelle m’accompagne depuis longtemps :

« Les choses ont l’importance que l’on choisit de leur accorder. »

Elle était là dans un coin de mon esprit bien avant ma lecture de Marc Aurèle.

Lorsque je l’ai découvert, j’ai eu cette curieuse impression qu’il était déjà là avant que je le rencontre.

C’est probablement cela, lire certains philosophes : découvrir qu’un autre avait mis des mots sur quelque chose que l’on essayait confusément de penser.

En revanche, retirons deux belles histoires de ma précédente version.

Je ne dispose d’aucune source sérieuse montrant Marc Aurèle refusant de massacrer une tribu en déclarant que « la vengeance n’est que colère habillée de justice ».

Très belle phrase.

Très mauvais Marc Aurèle.

Même prudence concernant les chrétiens de Lyon en 177.

Une persécution particulièrement violente eut bien lieu sous son règne.

Eusèbe de Césarée, qui conserve le récit d’une lettre des communautés chrétiennes de Vienne et de Lyon, rapporte que le gouverneur consulta l’empereur sur le sort de certains prisonniers.

Selon ce récit, la réponse impériale fut de libérer ceux qui reniaient leur foi et de faire exécuter ceux qui persistaient à se déclarer chrétiens.

Cela ne signifie pas nécessairement que Marc Aurèle aurait lancé une politique générale de persécution dans tout l’Empire.

Le rôle des autorités locales, l’application du droit romain et l’attitude exacte du pouvoir impérial restent discutés.

Mais cela rend aussi difficile d’en faire un protecteur secret des chrétiens.

Et surtout, nous n’avons aucune raison de lui faire prononcer : « Il faut punir les crimes, non les croyances. »

Quand une citation est trop parfaite, il faut parfois commencer par se méfier d’elle.

L’empereur face à ses démons intérieurs

Marc Aurèle n’est donc pas intéressant parce qu’il aurait été parfait.

Il est intéressant parce qu’il ne cesse de se rappeler qu’il ne l’est pas.

Il se reproche sa paresse. Il se met en garde contre l’orgueil. Il surveille sa colère. Il se rappelle de ne pas devenir ce que le pouvoir pourrait faire de lui.

Au livre VI, il emploie même une idée extraordinaire : prendre garde à ne pas se « césariser », autrement dit ne pas devenir intérieurement le personnage que sa fonction impériale pourrait fabriquer.

Imaginez un homme disposant d’un pouvoir immense qui écrit pour lui-même : attention à ne pas devenir empereur.

Pas officiellement, évidemment. Il l’était déjà. Mais dans sa tête.

Voilà peut-être l’une des phrases les plus modernes de toute son œuvre.

Et concernant les gladiateurs, correction également.

J’avais écrit qu’il avouait aimer les jeux tout en s’en voulant. Je n’ai trouvé aucune base solide à cette citation.

Au contraire, dans le livre VI, il évoque plutôt l’ennui que lui inspirent les spectacles de l’amphithéâtre, toujours semblables et répétitifs.

Ce qui, reconnaissons-le, est une critique étonnamment modérée lorsque le spectacle consiste parfois à regarder des gens s’entre-tuer.

Cette lucidité sur lui-même fait tout le prix des Pensées.

Marc Aurèle ne nous parle pas du haut d’une perfection atteinte.

Il s’entraîne. Encore. Encore. Et encore.

Comme nous.

Simplement avec un Empire à gérer entre deux exercices.

Le père de famille dans l’intimité du palais

Marc Aurèle épouse Faustine la Jeune en 145.

Le couple aura une famille immense. Les sources permettent d’identifier quatorze enfants. Six survivront à leurs deux parents.

Voilà aussi une dimension qu’il faut garder à l’esprit lorsqu’on lit ses réflexions obsessionnelles sur la mort.

Pour nous, ce sont des concepts philosophiques. Pour lui, la mort avait des prénoms.

Plusieurs de ses enfants étaient morts.

Faustine meurt à Halala, en Cappadoce, à la fin de l’année 175, lors du voyage en Orient entrepris après la révolte d’Avidius Cassius. Certaines chronologies placent sa mort durant l’hiver 175-176, mais 175 reste la datation généralement retenue.

Les rumeurs antiques concernant ses infidélités supposées sont nombreuses, comme souvent dès qu’une femme de la famille impériale apparaissait dans les récits des historiens romains.

Elles doivent être traitées avec beaucoup de prudence.

Ce qui est certain, c’est que dans le premier livre des Pensées, Marc Aurèle remercie explicitement les dieux pour son épouse et la présente de manière favorable.

Là encore, inutile de lui inventer un aphorisme conjugal. Ce qu’il a réellement écrit est suffisant.

Avidius Cassius : quand l’empereur apprend sa propre mort

En 175 survient une situation dont même le stoïcisme n’avait probablement pas prévu le mode d’emploi.

Une fausse nouvelle annonce la mort de Marc Aurèle.

Le général Avidius Cassius, puissant commandant en Orient, se fait proclamer empereur.

Petit problème : Marc Aurèle n’est pas mort.

Ce qui est généralement gênant lorsque l’on vient de prendre la place du défunt.

La révolte dure environ trois mois.

Cassius est finalement tué par certains de ses propres hommes avant qu’une grande guerre civile n’ait réellement lieu.

Marc Aurèle n’eut donc même pas besoin d’aller expliquer personnellement à son général que la rumeur de sa mort avait été légèrement exagérée.

L’épisode illustre parfaitement la fragilité du pouvoir romain.

On pouvait être maître du monde le lundi et apprendre le mardi que quelqu’un avait déjà distribué vos affaires.

Commode : le problème que la philosophie ne résout pas

Et puis il y a Commode.

Le fils. L’héritier.

Le sujet qui dérange lorsqu’on transforme Marc Aurèle en saint patron du développement personnel.

Parce que oui : Marc Aurèle prépare son propre fils à lui succéder.

Et il le fait très tôt.

Commode reçoit le titre de César dès 166, alors qu’il n’est encore qu’un enfant.

En 177, il devient Auguste et coempereur aux côtés de son père.

La succession n’est donc pas une décision improvisée sur un lit de mort. Elle est préparée depuis des années.

Commode reçoit une éducation soignée.

Mais aucune éducation ne garantit ce qu’un individu fera lorsqu’on lui remet un pouvoir immense.

Il deviendra célèbre pour un règne très différent de celui de son père.

Il se présente notamment sous les traits d’Hercule, participe personnellement à des combats d’arène et multiplie les manifestations extravagantes de son pouvoir.

Je corrige cependant un détail de ma première version : Rome n’a pas simplement été rebaptisée « Commodianapolis ».

Commode imposa bien une série de changements symboliques et de dénominations associées à sa personne, et la ville fut notamment appelée Colonia Lucia Annia Commodiana.

Ce qui reste assez spectaculaire pour un homme dont le problème principal ne semblait pas être le manque de confiance en lui.

Mais supprimons surtout cette phrase : « J’ai voulu faire de mon fils un philosophe et j’ai engendré un tyran. »

Marc Aurèle n’a, à ma connaissance, jamais écrit ni prononcé cela.

C’était excellent. C’était tragique. C’était parfaitement adapté à la situation.

Et c’était faux.

Trois bonnes raisons pour comprendre pourquoi les fausses citations survivent si bien.

La mort du dernier des « bons empereurs »

En mars 180, Marc Aurèle tombe gravement malade alors qu’il se trouve sur le front danubien.

La tradition situe souvent sa mort à Vindobona, l’actuelle Vienne.

Une autre tradition antique la situe à Sirmium, dans l’actuelle Serbie.

Le lieu exact reste donc discuté.

Une chose, en revanche, est certaine : Marc Aurèle meurt le 17 mars 180. Il a 58 ans.

Des récits antiques rapportent qu’il aurait cessé de s’alimenter alors qu’il se savait condamné.

Cassius Dion, relativement proche chronologiquement des événements, transmet également une rumeur beaucoup plus spectaculaire : les médecins de l’empereur auraient accéléré sa mort afin de complaire à Commode.

L’Histoire Auguste, rédigée beaucoup plus tard et notoirement délicate à utiliser comme source, rapporte elle aussi des détails sur ses derniers jours.

Avons-nous une raison de transformer ces récits en certitudes médicales ?

Non.

Rome adorait déjà les rumeurs bien avant Internet.

La nature exacte de la maladie de Marc Aurèle et les circonstances précises de sa mort nous échappent.

Il est plus sûr de retenir quelque chose de beaucoup plus simple.

Marc Aurèle avait passé des années à réfléchir à la mort.

Et lorsqu’elle est arrivée, elle n’a pas demandé son avis.

Commode lui succède.

Avec lui s’achève ce que nous appelons traditionnellement la période des « cinq bons empereurs » : Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux et Marc Aurèle.

Mais attention là encore au piège des étiquettes.

Les Romains ne se promenaient évidemment pas en expliquant qu’ils vivaient sous le quatrième ou le cinquième « bon empereur ».

L’idée d’une succession particulièrement heureuse de souverains de Nerva à Marc Aurèle est bien postérieure.

Machiavel la met déjà en avant à la Renaissance, et Edward Gibbon contribuera largement, au XVIIIe siècle, à populariser cette vision d’un âge particulièrement prospère de l’Empire.

Et l’expression ne doit évidemment pas nous faire croire que l’Empire romain ressemblait jusque-là à une association philanthropique.

Rome reste une puissance impériale fondée sur la conquête, la guerre, la domination et l’esclavage.

On peut admirer la philosophie morale de Marc Aurèle sans transformer l’Empire romain en club de vacances.

L’héritage d’un empereur écrivain

Autre correction importante.

Les Pensées ne sont pas restées totalement oubliées jusqu’au Xe siècle avant d’être miraculeusement sauvées par un moine solitaire dans une bibliothèque humide.

C’est une très belle histoire.

Je suis presque triste de devoir l’abandonner.

La transmission du texte est en réalité beaucoup plus obscure et beaucoup plus complexe.

Au IVe siècle, le philosophe et orateur Thémistios semble déjà connaître des écrits ou des préceptes de Marc Aurèle susceptibles de correspondre aux Pensées, même si l’identification n’est pas absolument certaine.

Une chose est plus sûre : vers l’an 900, l’œuvre est attestée dans le monde byzantin.

Illustration documentaire d
Vers l’an 900, Aréthas de Césarée mentionne avoir fait copier un ancien exemplaire de l’œuvre. La transmission des Pensées est complexe et ne repose pas sur un unique « moine sauveur ».

Aréthas de Césarée explique notamment avoir fait copier un ancien exemplaire.

Nous devons énormément aux copistes byzantins pour la transmission des textes antiques.

Mais nous ne pouvons pas identifier un mystérieux moine unique qui aurait, à lui seul, sauvé Marc Aurèle de l’oubli.

Parfois, l’Histoire est moins romanesque.

Mais elle n’en est pas moins extraordinaire.

Pensez-y.

Un homme écrit des notes qu’il ne semble pas destiner à la publication.

Près de dix-neuf siècles plus tard, nous sommes encore en train de les lire.

Internet tuerait pour obtenir un tel taux de rétention.

La modernité d’un stoïcien antique

Pourquoi Marc Aurèle nous parle-t-il encore ?

Parce que ses problèmes sont terriblement modernes.

Les autres nous énervent. Nous voulons être reconnus. Nous avons peur de perdre. Nous repoussons ce que nous devrions faire.

Nous souffrons davantage lorsque nous imaginons que le monde devrait se comporter comme nous le souhaiterions.

Nous savons que nous allons mourir mais passons une grande partie de notre vie comme si l’information ne nous concernait pas vraiment.

Marc Aurèle ne propose pas de supprimer ces contradictions.

Il s’exerce à vivre avec elles.

Son stoïcisme n’est pas : « Rien ne m’atteint. »

C’est : « Cela m’atteint. Maintenant, qu’est-ce que je fais de ce qui m’arrive ? »

Nuance considérable.

Sa réflexion sur la mort peut paraître sombre.

Je la trouve au contraire profondément vivante.

La mort donne un prix au temps.

Si nous étions éternels, demain serait toujours disponible.

Il ne l’est pas.

La mort est peut-être l’intérêt même de l’existence. Elle donne une valeur particulière à l’ici et maintenant.

Nos chères intelligences artificielles peuvent actuellement générer des milliards de mots.

Elles n’ont pas à se demander combien d’étés il leur reste.

Nous, si.

Et c’est peut-être une chance.

Rien ne dure.

Un jour nous ne serons plus là.

D’autres viendront.

Alors vivons ici et maintenant.

Essayons de faire suffisamment bien pour qu’au moment où commencera le départ, nous puissions nous retourner sans trop de peur et, si possible, sans honte.

Heureux d’avoir été.

L’actualité d’un sage antique

Marc Aurèle reste également intéressant pour sa réflexion sur le pouvoir.

Pas parce qu’il aurait été un dirigeant parfait.

Il ne l’était évidemment pas.

Mais parce qu’il semble avoir compris quelque chose d’essentiel : la fonction que l’on exerce finit facilement par modifier la personne qui l’exerce.

D’où cette nécessité de se surveiller soi-même.

De ne pas se « césariser ».

De ne pas confondre le rôle avec l’homme.

La formule mérite de sortir des palais impériaux.

Un titre professionnel, quelques milliers d’abonnés, un uniforme, une réputation, un diplôme ou trois personnes obligées de vous appeler « Monsieur le Directeur » peuvent parfois suffire à provoquer des symptômes étonnamment proches.

Ses réflexions sur la colère n’ont pas davantage vieilli.

À une époque où chacun peut publier immédiatement son indignation avant même d’avoir eu le temps de vérifier pourquoi il est indigné, l’idée consistant à examiner son jugement avant de réagir conserve une certaine utilité.

Marc Aurèle aurait probablement détesté les notifications.

Sa vision cosmopolite reste elle aussi remarquable.

Dans le livre VI, il écrit :

« Ma cité et ma patrie, en tant qu’Antonin, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est le monde. »

Nous appartenons à une ville, un groupe, une famille, une nation.

Mais derrière ces appartenances, il existe une communauté plus vaste.

L’humanité.

Pour un empereur romain du IIe siècle, l’idée ne manque pas d’élégance.

Un homme libre dans un palais doré

C’est probablement ce qui me fascine le plus chez lui.

Marc Aurèle possédait presque tout ce dont beaucoup d’hommes rêvaient.

Richesse. Pouvoir. Statut. Armées. Palais.

Et il passe une partie de son temps à se rappeler que rien de tout cela ne peut lui garantir la liberté intérieure.

Cette liberté ne consiste pas à tout contrôler.

Justement.

Elle commence lorsque l’on renonce à cette illusion.

On ne choisit pas tout ce qui nous arrive.

On peut parfois choisir ce que l’on en fait.

Marc Aurèle n’a pas abandonné son rôle d’empereur pour partir méditer dans une grotte.

Il a essayé de pratiquer sa philosophie au milieu de ses responsabilités.

Voilà ce qui rend son stoïcisme beaucoup plus intéressant à mes yeux qu’une collection de citations sur fond de coucher de soleil.

La philosophie est facile lorsque personne ne nous contrarie.

Elle devient intéressante lorsque le monde refuse de coopérer.

La leçon d’un empereur pour notre temps

Que retenir de cet homme qui écrivait pour lui-même et nous parle encore près de dix-neuf siècles plus tard ?

Peut-être d’abord que la philosophie n’est pas obligatoirement une affaire de concepts abstraits.

Elle peut être un outil. Une manière de regarder. Un exercice quotidien.

Ensuite, qu’il existe une différence immense entre vouloir contrôler le monde et apprendre à se contrôler soi-même.

Nous dépensons énormément d’énergie à essayer de modifier les événements, les autres, leur opinion sur nous, ce qu’ils auraient dû faire, ce qu’ils auraient dû comprendre.

Marc Aurèle ramène continuellement son attention vers la seule question réellement disponible : et toi, maintenant, que vas-tu faire ?

Enfin, son livre nous rappelle quelque chose que j’aime particulièrement.

L’écriture peut servir à penser.

Pas nécessairement à convaincre.

Pas forcément à publier.

Pas pour récolter des « likes ».

On peut écrire simplement pour essayer de devenir un peu moins idiot demain qu’on ne l’était aujourd’hui.

Les Pensées sont cela.

Un homme qui se corrige. Qui échoue. Qui recommence. Qui se rappelle qu’il va mourir. Qui tente de ne pas céder à la colère. Qui essaie de faire son travail correctement.

Et qui, sans le savoir, écrit pour des lecteurs qui naîtront près de dix-neuf siècles après lui.

L’empereur qui gouvernait une grande partie du monde nous a peut-être laissé sa leçon la plus intéressante en essayant simplement de se gouverner lui-même.

J’avais autrefois terminé cet article par une célèbre phrase :

« Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut l’être et la sagesse de distinguer l’un de l’autre. »

Elle correspond merveilleusement au stoïcisme.

Tellement merveilleusement qu’on l’attribue régulièrement à Marc Aurèle.

Problème : elle n’est pas de Marc Aurèle.

Elle appartient à la tradition moderne de la « prière de la sérénité », généralement associée au théologien américain Reinhold Niebuhr.

Et finalement, je trouve cette correction encore plus belle que la fausse citation.

Marc Aurèle nous demande justement de regarder les choses telles qu’elles sont plutôt que telles que nous aimerions qu’elles soient.

Il aurait donc été assez malvenu de terminer un article sur lui par une phrase qu’il n’a jamais écrite simplement parce qu’elle sonnait bien.

Baruch Spinoza polissait des lentilles pour mieux voir le monde.

Marc Aurèle polissait ses pensées pour mieux se voir lui-même.

Même combat, même exigence : celle de la vérité, parfois si difficile à regarder en face qu’elle nous éblouit comme un soleil.

Et si des lunettes devaient exister pour mieux voir le monde, un verre serait Spinoza.

Le second serait peut-être Marc Aurèle.

Note images : les scènes historiques sont des illustrations documentaires générées pour accompagner le texte ; elles ne constituent pas des reconstitutions archéologiques exactes. La carte de 117 est la carte fournie pour l’article : vérifier son attribution et sa licence avant publication définitive.