Antiphon, le sophiste qui inventa la psychologie.

Histoire des idées · Psychologie · Philosophie

Le sophiste précurseur de la psychologie

Antiphon aurait tenté, vingt-quatre siècles avant nous, de soulager les peines de l’âme par les mots. Histoire fascinante, à condition de ne pas confondre tradition antique et certitude historique.

Une partie de moi aime à penser que les meilleurs philosophes, les sages, ou mieux encore les philosophes sages :), peuvent apaiser les esprits, calmer certaines souffrances ou aider à traverser les difficultés d’un esprit torturé.

Je pense que c’est aussi cela, l’éloquence. Pas celle qui s’adresse à quelques élites pour disserter sur le sexe des anges, mais celle de philosophes qui mettent leurs réflexions à l’épreuve de la rue et de la place publique, comme il était d’usage de le faire autrefois en Grèce.

Le mot « sophisme », tel qu’on l’utilise aujourd’hui, n’a d’ailleurs pas rendu beaucoup de services aux sophistes. Pas plus que notre usage moderne du mot « épicurien », devenu synonyme de gourmandise, de plaisirs raffinés et parfois de luxure, alors que la philosophie d’Épicure est presque à l’opposé de cette caricature.

Mais revenons au Ve siècle avant notre ère.

Un homme s’installe à Corinthe, près de l’agora. Selon une tradition antique, il fait savoir qu’il est capable de guérir les peines de l’âme par les mots.

Pas de recette miracle, pas d’incantation magique, du moins rien de tel n’est mentionné.

Il interroge celui qui vient le voir, cherche la cause de son chagrin, puis tente de le consoler par le discours.

Raconte-moi ce qui te fait souffrir et cherchons, par les mots, comment l’apaiser.

Cet homme, c’est Antiphon.

Sophiste, penseur et orateur, si du moins les différents Antiphon que les sources antiques ont parfois distingués ou confondus sont bien les mêmes hommes. Le débat n’est toujours pas entièrement clos.

Et ce que la tradition lui attribue, plus de deux mille ans avant Freud, ressemble furieusement à l’ancêtre d’un cabinet de consultation psychologique.

Ce même Antiphon, si l’identification est correcte, serait aussi l’auteur d’un traité intitulé Sur la vérité, dont il ne reste que des fragments, notamment retrouvés sur papyrus.

Et les quelques lignes qui nous sont parvenues ne manquent pas d’audace.

Antiphon y oppose notamment la physis, la nature, au nomos, la loi et la convention humaine. Les règles établies par les hommes peuvent, selon lui, entrer en conflit avec ce que la nature exige réellement de nous.

Plus étonnant encore pour un Grec du Ve siècle avant notre ère, il remet en cause la distinction fondamentale entre Grecs et « barbares ». Nous respirons tous par la bouche et les narines, nous mangeons tous avec nos mains, écrit-il en substance. Par nature, nous sommes semblables.

Le genre d’homme, en somme, qui ne semble pas avoir eu peur des idées neuves.

Un esprit novateur et critique.

Comme on les aime chez nemano.fr 🙂

La psyché malade, même remède que le corps ?

Illustration d
La tradition attribue à Antiphon une pratique organisée de consolation par la parole.

L’idée attribuée à Antiphon repose sur une analogie assez simple.

Le médecin s’occupe du corps souffrant. Pourquoi ne pourrait-on pas également élaborer un art destiné à soulager les souffrances de l’esprit ?

La tradition lui attribue ainsi une technè alypias, que l’on pourrait traduire par « art de se libérer du chagrin » ou « art de soulager la peine ».

La personne expose son mal. Antiphon s’enquiert de sa cause puis, par le discours, tente de l’apaiser.

Attention toutefois à ne pas transformer Antiphon en psychologue cognitivo-comportemental avec vingt-quatre siècles d’avance.

Nous ne savons pratiquement rien de sa méthode.

Pas de transcription de séance, pas de dossier de patient, pas de théorie complète conservée.

Ce que nous avons est beaucoup plus mince, mais déjà fascinant : la description d’un lieu consacré à cette pratique, une annonce publique et l’idée qu’une souffrance de l’esprit puisse être prise en charge par une technique fondée sur la parole.

Pour le Ve siècle avant notre ère, c’est déjà beaucoup.

Une idée qui n’est pas tombée du ciel

Illustration d
Chez Gorgias, le discours agit sur l’âme comme un remède peut agir sur le corps.

Antiphon n’invente évidemment pas le pouvoir des mots.

À peu près à la même époque, le sophiste Gorgias développe une comparaison extraordinaire dans son Éloge d’Hélène.

Le discours, explique-t-il, agit sur l’âme comme les drogues agissent sur le corps.

Certains mots provoquent la peur. D’autres font disparaître le chagrin, donnent du courage ou procurent de la joie. Et comme un médicament, le discours peut aussi devenir dangereux.

Le terme grec pharmakon est particulièrement intéressant parce qu’il peut désigner le remède autant que la drogue ou le poison.

La parole soigne.

La parole manipule.

La parole peut aussi rendre malade.

Voilà qui ferait un assez bon résumé de quelques milliers d’années de rhétorique, de propagande, de publicité et de politique.

Ce qui distingue Antiphon dans le récit qui nous est parvenu, ce n’est donc pas d’avoir découvert que les mots influencent l’esprit.

C’est d’en avoir apparemment fait une pratique.

Gorgias réfléchit au pouvoir du discours.

Antiphon, lui, aurait ouvert une porte que l’on pouvait pousser.

Ce qu’on en sait vraiment, et ce qu’on ignore

Papyrus grecs fragmentaires, rouleaux et buste antique sur une table d
Fragments, copies tardives, traditions biographiques : une grande partie du dossier Antiphon repose sur des traces incomplètes.

Voilà pour l’anecdote séduisante.

Maintenant arrive la partie qui devrait intéresser tout lecteur régulier de Nemano : d’où vient cette histoire et peut-on lui faire confiance ?

Le récit le plus souvent cité provient d’une tradition biographique antique transmise plusieurs siècles après Antiphon.

Et c’est là que les ennuis commencent.

Nous ne possédons aucun témoignage contemporain décrivant le fameux local de Corinthe.

Aucun patient ne nous a laissé son avis sur Google.

Aucune retranscription de consultation.

Aucun fragment d’Antiphon ne nous explique comment se déroulait concrètement cette étrange thérapie.

On dispose donc d’une tradition ancienne, suffisamment précise pour être prise au sérieux, mais suffisamment tardive pour interdire toute certitude.

Est-ce que cela veut dire que l’histoire est fausse ?

Non.

Cela signifie simplement qu’il faut distinguer trois choses que l’on confond beaucoup trop souvent : ce que nous savons, ce que les sources racontent et ce que nous reconstruisons.

Nuance essentielle.

D’autant que la perte documentaire concernant l’Antiquité est gigantesque. Que nous n’ayons retrouvé ni dossiers de patients ni traité complet ne démontre évidemment pas qu’ils n’ont jamais existé.

Mais leur absence nous interdit également d’en imaginer le contenu.

Entre scepticisme absolu et crédulité, il reste normalement un endroit assez confortable : l’esprit critique.

Le médecin et historien espagnol Pedro Laín Entralgo s’est d’ailleurs longuement intéressé à cette question dans La curación por la palabra en la Antigüedad Clásica, publié en 1958.

Une anecdote historiquement fragile peut donc malgré tout ouvrir une vraie piste de réflexion académique.

À condition de ne jamais transformer une hypothèse séduisante en certitude.

Sources, toujours.

La chute, littéralement

Antiphon quittant son lieu de consultation pour rejoindre l’agora
Antiphon quitte son espace de consultation pour retourner vers l’agora et la rhétorique publique.

Il existe enfin un détail délicieux.

Toujours selon cette tradition tardive, Antiphon aurait fini par abandonner sa technè alypias parce qu’il considérait cette activité comme inférieure à la rhétorique.

Autrement dit, l’un des candidats au titre de premier psychothérapeute de l’histoire aurait fermé son cabinet pour retourner faire des discours.

Difficile de savoir ce qu’il faut en conclure.

Peut-être était-il simplement meilleur rhéteur que thérapeute.

Peut-être gagnait-il mieux sa vie.

Peut-être l’anecdote a-t-elle été embellie après sa mort pour fabriquer un personnage cohérent.

Les biographies antiques adorent ce genre de détail.

Et c’est précisément pour cela qu’elles sont passionnantes à lire… et dangereuses à prendre au pied de la lettre.

Antiphon, Freud et notre besoin de précurseurs

Ce qui m’intéresse finalement n’est pas tellement de savoir si Antiphon mérite officiellement le titre de « premier psychothérapeute de l’Histoire ».

Ce genre de podium historique est souvent artificiel.

Ce qui m’intéresse davantage, c’est notre besoin de fabriquer des précurseurs.

« Les Grecs avaient déjà inventé la psychologie. »

« Les Romains avaient déjà inventé ceci. »

« Léonard de Vinci avait déjà inventé cela. »

Nous adorons ces histoires parce qu’elles donnent à l’Histoire une apparence de continuité rassurante.

Un génie découvre quelque chose trop tôt, son idée est oubliée, puis un autre génie la redécouvre deux mille ans plus tard.

La réalité est presque toujours plus désordonnée.

Et le parallèle avec Freud est d’autant plus amusant que le personnage supposé marquer l’aboutissement moderne de cette histoire est lui-même entouré de controverses.

En 2010, Michel Onfray publiait Le Crépuscule d’une idole, une charge extrêmement violente contre la légende freudienne.

Il reprochait notamment à Freud d’avoir reconstruit certains récits de patients et attaquait plusieurs épisodes devenus mythiques dans l’histoire de la psychanalyse.

Le cas d’Anna O. en est un bon exemple.

On l’associe constamment à Freud alors qu’elle fut principalement traitée par Josef Breuer. Même la réalité et la nature de sa « guérison » ont fait l’objet de débats pendant des décennies.

Nous savons qu’une immense partie de nos traitements mentaux s’effectue sans accès conscient.

Ce qui est discuté, et souvent profondément remis en cause, c’est le modèle particulier que Freud avait construit autour de cet inconscient : refoulement, pulsions, sexualité infantile, interprétation des rêves et prétention à établir certaines règles générales de fonctionnement de la psyché.

Freud a peut-être vu quelque chose d’important.

Cela ne signifie pas qu’il l’ait correctement cartographié.

Et c’est finalement assez proche de notre problème avec Antiphon.

Deux mille quatre cents ans plus tard, nous essayons encore de distinguer l’homme réel, ce qu’il a effectivement fait, ce que ses disciples ou ses biographes ont raconté et ce que les générations suivantes ont voulu voir en lui.

Alors, Antiphon, premier psychologue ?

Antiphon entre consultation privée et agora publique
Entre écoute individuelle et parole publique, Antiphon reste une figure difficile à enfermer dans une seule catégorie.

Peut-être.

Premier psychothérapeute ?

Le mot est probablement trop moderne.

Mais l’un des premiers hommes dont on raconte qu’il a tenté de transformer la parole en méthode organisée pour soulager la souffrance psychique ?

Là, la proposition devient beaucoup plus difficile à écarter.

Et rien que cela mérite qu’on se souvienne de lui.

Surtout parce que cette histoire nous rappelle une règle beaucoup plus importante que l’identité du premier psychologue de l’Histoire.

Lorsque tu lis :

« Les Grecs avaient déjà inventé X »,

ne demande pas seulement si l’histoire est belle.

Qui l’affirme ?
Quand ?
Sur quelles sources ?
Et surtout : qu’est-ce qu’on sait vraiment ?

Parce qu’au fond, Antiphon avait peut-être raison sur un point.

Les mots ont un pouvoir immense.

Raison de plus pour choisir les nôtres avec soin.

Et pour ne pas croire trop facilement ceux des autres.