Rocky Balboa la sagesse du ring.

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On a tous des phrases, adage ou moment dans nos mémoires que l’on invoque quand ça ne va pas; que la motivation nous manque. Qui remontent toutes seules à la surface dans les moments où l’on cherche quelque chose à quoi se raccrocher.

La vous vous attendez (si vous faites abstraction du titre de l’article :)) à ce que je vous donne des proverbes, que je vous cite de grands auteurs (Montaigne, Spinoza, Epicure)…

Et bien non, dans certains moment de la vie (ou juste quand je dois mettre mes chaussures de courses, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige) c’est un monument du cinéma des années 1970 qui me permet de me tenir bien droit un film de boxe, et des mots dit par un personnage qui bégaie à moitié et ne sait pas très bien se vendre. Et cette phrase dit, en substance : “Ce qui compte, c’est pas la force des coups que tu donnes, c’est le nombre de coups que tu encaisses tout en continuant d’avancer. Ce que t’arrives à endurer tout en marchant la tête haute”

C’est Rocky Balboa qui parle.

Pas un ouvrage de la Pléiade. Un film américain. Des montages de musculation sur fond de musique populaire. Du patriotisme hollywoodien bien emballé. Tout ça est vrai, et rien de tout ça n’est le fond de l’affaire. Parce que derrière le short rouge et les carcasses de bœuf congelées qu’il frappe à quatre heures du matin, Rocky incarne quelque chose de bien plus ancien et de bien plus sérieux. Quelque chose que Spinoza avait nommé avant lui, que Nietzsche avait reformulé, que Épictète avait pratiqué dans sa propre chair.

La philosophie est partout à qui sait regarder. C’est même souvent là où on ne l’attend pas qu’elle est la plus vraie. Je le dis souvent mais ça n’est pas pour rien que les philosophes qui ont fait avancer la philosophie, n’étaient pas des philosophes de formations (Spinoza, Pascal, Nietzsche, Marc Aurèle…)

L’éloquence de la simplicité

Ce qui me fascine chez Rocky, et j’y ai beaucoup réfléchi (je ne compte plus le nombre de visionnage 🙂 ), c’est le paradoxe de sa sagesse. Il n’est pas éloquent. Il ne cherche pas à impressionner. Il formule les choses avec les mots qu’il a, qui ne sont pas nombreux, et c’est précisément pour ça qu’ils portent. Il ne fait pas de détour. Il dit les choses telles qu’il les vit.

Les grands philosophes passent leurs vies à chercher cette économie-là. À dire l’essentiel sans fioriture. Rocky y arrive naturellement, peut-être parce qu’il n’a pas le choix. La violence du ring ne laisse pas de place au verbiage. Quand on encaisse un direct dans les côtes, on n’a pas de discours. On a juste le choix : tomber ou rester debout.

C’est une forme de clarté que l’académie peine à atteindre. Et c’est pour cela que comme je vous le disais, selon moi, les philosophes les plus pertinents sont ceux qui ont une philosophie pratique et pragmatique. Pas juste des discours de salon à qui est le plus brillant mais celle qui permet d’encaisser les uppercuts de la vie quotidienne.

Et puis il y a cette chose que j’ai mise longtemps à formuler : Rocky ne cherche pas à être un symbole. Il cherche à exister. Ce n’est pas pareil. Le symbole est fabriqué pour les autres. L’existence, elle, c’est une affaire personnelle et obstinée.

Spinoza au petit matin

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Spinoza a un mot pour cette obstination-là. Le conatus. Cet effort fondamental par lequel chaque chose tend à persister dans son être, à continuer d’exister plutôt que de cesser. Ce n’est pas une métaphore poétique. C’est une loi, inscrite dans la structure même de la réalité selon lui.

Tout ce qui existe cherche à continuer d’exister.

Rocky Balboa, c’est le conatus à l’état brut. Pas de grande ambition, pas de discours sur la gloire. Juste : tenir debout. Dès le premier film, celui de 1976 (le premier, le meilleur:)), il ne veut pas battre Apollo Creed. Il veut « aller à la limite » avec lui. Quinze rounds. C’est tout. Ce que Spinoza aurait peut-être formulé ainsi : résister au néant, c’est déjà une victoire.

Ce qui rend cette lecture spinoziste intéressante, c’est qu’elle retire à Rocky toute sa dimension héroïque au sens hollywoodien. Il ne court pas dans les rues de Philadelphie à l’aube pour devenir champion. Il court parce que s’arrêter de courir, ce serait quelque chose d’analogue à cesser d’exister. Les marchés endormis, la pluie froide, l’escalier du Philadelphia Museum of Art qu’il grimpe en soufflant : ce n’est pas un décor. C’est le terrain où se joue, à chaque foulée, l’affirmation têtue d’une présence au monde. (Connais toi toi-même et deviens ce que tu es…)

Spinoza n’aurait probablement pas aimé la boxe. Mais il aurait reconnu Rocky.

Nietzsche, le Surhomme, et le malentendu (encore )

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Nietzsche arrive naturellement après Spinoza dans ce genre de réflexion. Le dépassement de soi, la volonté de puissance, l’idée que l’adversité forge plutôt qu’elle brise : tout ça s’emboîte bien avec l’image de Rocky, en apparence.

Mais il faut être prudent avec Nietzsche. Trop de gens font de Rocky un « Surhomme » et s’arrêtent là. Le Surhomme nietzschéen n’est pas quelqu’un qui s’entraîne dur et finit par gagner. C’est un être qui crée ses propres valeurs, au-delà du bien et du mal convenu, au-delà de la morale héritée, au-delà de tout ce que la société lui a dit de respecter. Rocky, lui, est profondément conventionnel : il aime Adrian, respecte Mickey, croit en la famille et dans le travail honnête. Ce n’est pas un reproche. C’est à peu près l’opposé du Surhomme. Et vouloir y voir un Surhomme, c’est trahir à la fois Nietzsche et Rocky.

Là où Nietzsche s’applique vraiment, c’est ailleurs. C’est sur la volonté de puissance : non pas la domination des autres, mais l’intensification de soi, cet élan vers ce qu’on peut devenir de plus accompli. Et sur une formule que Nietzsche emprunte à Pindare et place en sous-titre de son Ecce Homo : « Deviens ce que tu es. »

Cette formule-là, Rocky l’incarne mieux que n’importe quel Surhomme. Il ne cherche pas à être un autre. Il cherche, laborieusement, maladroitement, avec les mots qu’il a et les poings qu’il a, à être pleinement lui-même. C’est déjà beaucoup. C’est peut-être même suffisant.

La séquence d’entraînement de Rocky III, celle où il court pieds nus sur la plage, où quelque chose se réveille en lui, où le sourire revient, n’est pas une scène de sport. C’est une scène de réconciliation avec soi-même. Pas vers le Surhomme. Vers une version plus honnête de lui-même. La nuance compte, elle est même souvent primordiale.

Épictète, Marc Aurèle, et la discipline de la douleur

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Les stoïciens évidemment sont naturellement présents dans le personnage de Rocky.

Petite mise au point, parce que je la fais toujours sur nemano.fr et parce qu’elle compte : on attribue souvent à Marc Aurèle la formule « L’obstacle devient la voie. » C’est en réalité Ryan Holiday qui la forge ainsi, dans son livre de 2014 du même nom, à partir d’une pensée des Méditations. Ce que Marc Aurèle dit, dans une traduction fidèle, ressemble plutôt à ceci : ce qui gêne l’action favorise l’action, ce qui obstrue le chemin devient le chemin. La formule de Holiday est plus frappante et je comprends qu’on la préfère. Elle n’en est pas moins de Holiday.

Et « Souffre et abstiens-toi », cette devise qu’on attribue parfois à Marc Aurèle, vient en réalité d’Épictète, dans son Enchiridion. Ce n’est pas un détail. Épictète était un esclave affranchi qui connaissait la douleur physique de première main, pas un empereur réfléchissant sur la condition humaine depuis son palais. Ce contexte change le sens de la formule et lui donne encore plus de sens.

Ce que les stoïciens apportent à Rocky, c’est quelque chose de moins glamour que le dépassement de soi : la dichotomie du contrôle. Ce qui dépend de toi, ce qui n’en dépend pas. Rocky ne peut pas contrôler qu’Apollo Creed soit plus rapide, plus technique, plus beau à regarder . Il peut contrôler ce qu’il fait à cinq heures du matin. Il peut contrôler son courage. Il peut contrôler sa capacité à se relever. C’est d’abord un combat contre lui-même… (Donne moi la force de changer ce qui peut l’être et la sagesse d’accepter ce qui ne peut être changé…)

Cette distinction-là, Épictète en a fait l’armature de toute sa philosophie. Quand Mickey dit à Rocky d’encaisser les coups pour apprendre à les esquiver, c’est une leçon stoïcienne déguisée en conseil de coin de ring. Et l’amor fati, cette capacité à aimer son destin tel qu’il est, y compris sa laideur, sa douleur, ses défaites : Rocky la vit dans chaque round perdu, chaque œil qui enfle, chaque « encore un » que l’entraîneur lui hurle entre deux rounds.

Il n’y résiste pas. Il l’absorbe. C’est une posture philosophique que peu de gens arrivent vraiment à tenir.

La réplique qui aide vraiment

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Dans Rocky Balboa (2006), le sixième film, Rocky parle à son fils. Le fils se plaint. Il dit que la présence de son père l’écrase, que son ombre est trop grande à porter. C’est une scène banale en apparence, le genre de scène qu’on passe parfois en avance rapide.

Rocky lui répond, avec ses mots à lui. Il lui dit que “le soleil et les arcs-en-ciel, ce n’est pas le monde. Que la vie, aussi fort qu’on soit, peut mettre n’importe qui à genoux et l’y laisser en permanence si on la laisse faire. Que personne, lui compris, ne frappe aussi fort qu’elle. Et puis il dit l’essentiel, la phrase que je connais par cœur depuis des années : ce n’est pas d’être un bon cogneur qui compte. L’important, c’est de se faire cogner et d’aller quand même de l’avant, c’est de pouvoir encaisser sans jamais, jamais flancher. C’est comme ça qu’on gagne.« 

Voilà. C’est aussi simple que ça et d’une exactitude concrète et réelle.

Parce que ce que Rocky dit à son fils, c’est exactement ce qu’Épictète formulait : la vie va frapper. Ce n’est pas une hypothèse, c’est une certitude. La question n’est pas de savoir si on va souffrir (c’est inévitable) mais ce qu’on fait avec cette souffrance. Est-ce qu’elle nous définit ou est-ce qu’on la traverse ?

Et ce que Rocky ajoute, « continuer d’avancer », c’est le conatus de Spinoza dit autrement. Persévérer. Pas triompher. Pas dominer. Juste : continuer. Un pas après l ‘autre, un jour après l’autre…

Je reviens à cette phrase dans des moments que je ne détaillerai pas ici, parce que ce n’est pas l’objet. Mais je pense que vous savez de quoi je parle. On a tous des moments où quelque chose nous a mis à genoux. Et on a tous, quelque part, une phrase ou une image ou une musique qui nous aide à nous relever. Pour moi, c’est souvent celle-là. Un gars en short rouge, debout contre toute attente, qui dit à son fils que c’est ça, la vraie mesure d’un être humain…

Dan Millman et la question de la transmission

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Je mentionnerai Dan Millman ici, avec une légère réserve : Millman est moins un philosophe qu’un auteur de développement personnel, ce qui, sur nemano.fr, appelle toujours une parenthèse honnête. Mais son idée centrale, celle du Guerrier Pacifique, reste pertinente : le guerrier ne cherche pas le combat pour dominer. Il cherche à se connaître. Le combat est l’occasion, pas la fin.

Ce passage, Rocky le fait concrètement dans Creed (2015). Rocky vieilli, malade, seul, qui entraîne Adonis Creed, le fils de son vieil adversaire devenu ami. Il passe de combattant à transmetteur. Et c’est là, paradoxalement, que sa philosophie atteint sa maturité.

Toute la souffrance accumulée, toutes les leçons apprises dans la douleur, les défaites, les deuils, les erreurs : il ne les garde pas pour lui. Il les offre. Il les donne à quelqu’un qui en a besoin. Il transmet.

C’est peut-être la forme la plus haute du conatus spinoziste : persévérer dans l’être en faisant persévérer les autres. Le flambeau passe. L’élan continue.

Ce que Rocky dit qu’on n’ose pas dire

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Je reviens à la question initiale, celle qui justifie cet article.

Cette saga a duré cinquante ans. Elle couvre sept films, deux générations de personnages, un demi-siècle de culture populaire. Ce n’est pas la puissance du récit ou la qualité cinématographique qui expliquent ça (les films sont inégaux). C’est autre chose. C’est ce que le personnage donne à chaque génération qui le regarde : la permission d’être ordinaire.

Rocky n’est pas un génie. Il n’est pas beau. Il ne s’exprime pas bien. Il n’a pas de plan de carrière, pas de vision, pas de stratégie. Il est lent, il doute, il a peur. Et il continue quand même.

C’est exactement ça qui touche. Pas le triomphe. La persistance. La réalité.

Les philosophes, Spinoza, Nietzsche, Épictète, Marc Aurèle, ont passé des milliers de pages à essayer de formuler ce que c’est qu’une vie bien vécue. Ils ont chacun leur angle, leur vocabulaire, leurs contradictions. Mais ils convergent tous vers quelque chose d’analogue : la vie n’est pas une question de victoire. C’est une question d’endurance, de présence, de fidélité à soi-même face à ce qui veut vous faire plier.

Rocky dit la même chose. Avec un accent de Philadelphie et des mains comme des marteaux.

La philosophie n’est pas pour une élite, elle est  pour tout le monde. La sagesse n’est pas l’intelligence, la philosophie éclaire Rocky. Rocky rend la philosophie accessible. Des millions de gens qui n’ont jamais ouvert l’Éthique de Spinoza savent intuitivement ce qu’est le conatus. Ils l’ont vu courir dans les rues de Philadelphie un matin de 1976, sous une musique de synthétiseur et une lumière grise.

La philosophie n’a pas toujours besoin d’une bibliothèque.

Parfois, un frigo à viande suffit.

Merci Rocky pour m’avoir permis de me relever et de continuer à la faire…