Mais au fait, le mentalisme comment ça marche

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Il y a quelques temps maintenant j’ai été assez intéressé par ce sujet (série,film, spectacle) j’avais l’impression de voir cette pratique partout. Vous me connaissez maintenant assez pour savoir que …j’aime comprendre 🙂 Mes recherches m’ont rapidement amené à un ouvrage de référence en la matière: 13 Steps to Mentalism de Corinda. Ce que j’y ai trouvé? Une discipline entière construite sur un paradoxe magnifique : des hommes qui ont consacré leur vie à prouver que personne ne peut lire dans les pensées, en passant leur carrière à faire croire le contraire.

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Le mentalisme, ce n’est pas de la magie classique. Pas de colombe qui sort d’un chapeau, pas de femme coupée en deux. C’est plus discret, plus intime, et d’une certaine façon plus dérangeant : on vous fait croire que quelqu’un sait ce que vous pensez, ce que vous allez faire, ce que vous cachez. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à une époque où cette prétention n’était pas un numéro de scène. C’était une religion.

Aux origines : l’arnaque qui a tout déclenché

En 1848, dans une petite maison de Hydesville, dans l’État de New York, deux sœurs adolescentes, Kate et Margaret Fox, prétendent communiquer avec l’esprit d’un homme assassiné par des coups frappés mystérieusement dans les murs. L’affaire fait grand bruit. En quelques années, le spiritisme devient un phénomène de masse aux États-Unis puis en Europe : on organise des séances, on fait tourner des tables, on convoque les morts dans les salons bourgeois.

Et là où il y a de la crédulité, il y a du commerce. Des centaines de médiums apparaissent, équipés de trucages ingénieux : tables truquées, complices dans l’assistance, cabinets noirs avec trappes dissimulées. Ce qui est fascinant, c’est que ces fraudeurs ont développé, sans le savoir, l’essentiel du vocabulaire technique que le mentaliste utilise encore aujourd’hui : le forçage d’un choix, la lecture à froid d’un client, la collecte discrète d’informations avant la séance.

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C’est un magicien, justement, qui va retourner cette boîte à outils contre ses inventeurs. Harry Houdini en personne, dans les années 1920,il mène une croisade méthodique contre les médiums frauduleux, démontant publiquement leurs méthodes une par une, offrant même une récompense à quiconque produirait un phénomène paranormal authentique qu’il ne saurait reproduire par des moyens normaux. Et bien sûr …personne ne l’a jamais réclamée…

Le mentalisme moderne naît exactement de cette tension : utiliser les techniques du faux médium, mais en assumant, en creux, qu’il s’agit d’un spectacle.

Annemann, l’homme qui a donné une colonne vertébrale à l’art

Si un seul nom devait résumer l’âge d’or du mentalisme, ce serait celui de Theodore Annemann. Né en 1907 dans une petite ville de l’État de New York, il découvre la magie à dix ans grâce à un camarade de classe (sa mère, furieuse de le voir négliger l’école, finira par brûler ses accessoires : on n’arrête pas une vocation comme ça, bien au contraire).

Annemann ne sera jamais le plus grand magicien de son époque. Sa vraie force, c’est l’écriture. En 1934, il lance The Jinx, un magazine qui va devenir la référence absolue du milieu pendant huit ans, publiant des centaines de routines, d’effets, de réflexions théoriques. Son livre posthume, Practical Mental Effects, est encore aujourd’hui considéré comme un texte fondateur : Annemann y insiste sur une idée simple mais radicale pour l’époque, à savoir que l’effet doit toujours primer sur la méthode, et que la psychologie compte davantage que le mécanisme.

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Sa vie personnelle, elle, est un naufrage tranquille : deux mariages ratés, l’alcool, un trac chronique qui le terrassait avant chaque représentation (ironie totale pour un homme qui simulait la confiance absolue sur scène). En janvier 1942, deux semaines avant de tenter pour la première fois en intérieur son numéro de capture de balle au vol, il se donne la mort chez lui, à trente-quatre ans. Il laisse derrière lui une discipline entière qui lui doit son vocabulaire et sa rigueur.

Corinda et la bible que tout le monde lit encore

Si Annemann a posé les fondations, c’est Tony Corinda qui a écrit le mode d’emploi. Son ouvrage 13 Steps to Mentalism, publié à la fin des années 1960, reste aujourd’hui le texte d’entrée obligé pour quiconque veut sérieusement comprendre la discipline. Treize chapitres, treize familles de techniques : lecture de billets, tests de livre, prédictions, transmission de pensée, hypnose de scène, et ainsi de suite.

Ce qui frappe à la lecture, des décennies plus tard, c’est à quel point le texte est systématique. Corinda ne vous donne pas un tour, il vous donne une grammaire. Une fois qu’on a compris la logique d’un forçage de carte, on comprend tous les forçages. Une fois qu’on a saisi le principe d’une lecture à froid bien construite, on la reconnaît partout, y compris (et c’est là que ça devient inconfortable) chez un voyant de fête foraine ou un coach en développement personnel un peu trop assuré.

La télévision, et le moment où la frontière se brouille

Dans les décennies suivantes, deux figures vont porter le mentalisme jusque dans les foyers américains : Joseph Dunninger, dès les années 1940, puis Kreskin, à partir des années 1970. Tous deux jouent sur une ambiguïté savamment entretenue : ni l’un ni l’autre n’affirme franchement détenir de réels pouvoirs psychiques, mais aucun ne le dément non plus très clairement. Le flou fait vendre.

C’est cette ambiguïté que la génération suivante va précisément chercher à dissoudre. Derren Brown, à partir des années 2000, réinvente le genre en revendiquant l’inverse : tout, dans son travail, repose sur la suggestion, la psychologie sociale, les statistiques et la lecture du langage corporel, jamais sur un don. Le paradoxe, c’est que cette honnêteté méthodologique rend le spectacle plus fascinant, pas moins. Savoir que c’est faisable par un être humain entraîné est, d’une certaine manière, plus vertigineux que de croire à un don surnaturel.

La boîte à outils : ce qui se cache vraiment derrière le tour

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Quatre mécanismes reviennent sans cesse, et les comprendre change durablement la façon dont on regarde le monde (les voyants, les gourous, certains politiques aussi, mais on y reviendra une autre fois).

La lecture à froid. Il s’agit de produire des affirmations qui semblent personnelles à partir d’observations générales : âge, vêtements, posture, façon de répondre. Le mentaliste avance une série de propositions vagues, observe la réaction, et affine en temps réel. Ce n’est pas de la télépathie. C’est de l’écoute active poussée à un niveau presque chirurgical.

L’effet Barnum, aussi appelé effet Forer(un article plus développé existe ICI). En 1948, le psychologue Bertram Forer fait passer un test de personnalité à ses étudiants, puis distribue à chacun la même analyse, volontairement vague et flatteuse, composée de phrases piochées dans un horoscope de journal. Résultat : les étudiants évaluent en moyenne la précision de leur portrait personnel à plus de quatre sur cinq. Forer avait conçu une expérience où il faisait passer un test de personnalité à un groupe d’étudiants en leur affirmant qu’il pourrait établir un profil précis à partir de leurs réponses, avant de leur remettre à tous une analyse identique. Chacun y voit son propre reflet. C’est exactement le mécanisme qui fait marcher les horoscopes, certains tests de personnalité en entreprise, et une bonne partie des arnaques affectives en ligne.

Le forçage. Faire croire à quelqu’un qu’il choisit librement, alors que le résultat est déterminé d’avance. La version la plus connue concerne les cartes, mais le principe se transpose à un nombre, un mot, une direction. Une fois qu’on sait repérer un forçage, on commence à voir à quel point on est rarement aussi libre qu’on le croit dans nos petites décisions du quotidien.

La validation subjective et la post-justification. Le cerveau humain a horreur de l’incohérence. Une fois qu’un événement s’est produit, il réinterprète spontanément ce qui a précédé pour que tout colle, gommant les ratés, surlignant les coïncidences. C’est ce mécanisme, plus que n’importe quel trucage matériel, qui fait la robustesse d’un bon numéro de mentalisme : le spectateur termine convaincu d’avoir halluciné quelque chose de plus précis que ce qui s’est réellement passé.

La mnémotechnie : la mémoire comme muscle

Il y a un angle du mentalisme qu’on oublie souvent quand on parle des trucages : la mémoire. Une mémoire entraînée, avec une méthode.

Le plus connu s’appelle le système Major, ou système phonétique. Le principe : chaque chiffre de 0 à 9 est associé à une consonne. Le 1 devient le T ou le D, le 2 devient le N, le 3 le M, et ainsi de suite. À partir de là, n’importe quel nombre peut se transformer en un mot, et un mot en une image mentale. Le 42, par exemple, donne R-N, soit « rain » ou « rune » en jouant avec les voyelles. Vous construisez une image, et cette image reste. Un mentaliste qui mémorise l’ordre complet d’un jeu de 52 cartes mélangées n’a pas une mémoire exceptionnelle. Il a appris un code.

L’autre outil, encore plus ancien, s’appelle la méthode des loci, ou palais de mémoire. L’idée remonte aux rhéteurs grecs : vous choisissez un lieu que vous connaissez parfaitement, votre appartement par exemple, et vous y placez mentalement, dans l’ordre, les informations à retenir. Pour les retrouver, vous vous promenez simplement dans votre souvenir de cet espace. Cicéron l’utilisait pour mémoriser ses plaidoiries. Les champions de mémoire modernes l’utilisent pour apprendre des milliers de chiffres.

Sur scène, ça donne des effets spectaculaires : un mentaliste demande à cent personnes dans la salle de crier chacune un mot. Il les retient tous, dans l’ordre, et les restitue à l’envers. Bluffant. Mais pas mystérieux : simplement entraîné.

Ce qui fascine vraiment, c’est ce que cette maîtrise permet de dissimuler. Pendant qu’il vous regarde, vous parle, vous met à l’aise, le mentaliste encode discrètement des informations sur vous. Votre prénom mentionné en passant, le geste que vous avez fait en choisissant une carte, le mot qui a légèrement hésité sur vos lèvres. Il ne devine rien. Il mémorise, puis restitue au bon moment avec l’air de l’avoir toujours su.

Ce que le mentalisme nous apprend, au fond

Voilà ce qui me frappe le plus, après des mois à étudier cette discipline plutôt qu’à simplement l’admirer : le mentaliste honnête est sans doute l’un des rares personnages publics à dire explicitement “ je vais vous mentir, et vous allez quand même y croire “. Il n’y a pas de tromperie cachée, juste un contrat clair entre deux adultes consentants. Et pourtant, le mystère opère exactement comme si ce contrat n’existait pas.

C’est peut-être là la vraie leçon. Notre cerveau ne cherche pas la vérité en priorité, il cherche la cohérence et le sens. Donnez-lui un récit suffisamment ajusté, une attention suffisamment ciblée, et il comblera lui-même les trous, sans qu’on ait besoin de forcer la main bien fort. Les médiums du dix-neuvième siècle l’avaient compris instinctivement. Les mentalistes d’aujourd’hui l’ont transformé en art assumé. Et quelque part entre les deux se trouve une question qui dépasse largement le music-hall : qu’est-ce qui, dans nos croyances les plus ordinaires, tient davantage du forçage bien exécuté que de la connaissance véritable ?

C’est une question que je trouve plus inconfortable à chaque fois que j’y repense. Ce qui, soit dit en passant, est probablement le signe qu’elle mérite d’être posée.

En bonus…voici un petit tour qui fera son effet 🙂 

Le rouge mental

Dites à votre interlocuteur que vous allez lui poser quelques questions et qu’il doit répondre la première chose qui lui vient, sans réfléchir. Le rythme est important : vous posez les questions assez vite, sans laisser le temps de calculer.

« Nommez un pays d’Europe. » Peu importe la réponse. « Nommez un outil. » Peu importe. « Pensez maintenant à une couleur. Pas n’importe laquelle : quelque chose de vif, de chaud. Vous la voyez clairement ? »

Pause. Regard.

« Vous pensez au rouge. »

Dans la grande majorité des cas, c’est exact. Le mécanisme est presque trop simple : les deux premières questions n’existent que pour créer une impression de complexité. Ce qui fait le travail, c’est la formulation « vif, chaud » : le cerveau, mis sous légère pression temporelle, active instantanément son prototype de couleur intense. Et ce prototype, dans la quasi-totalité des cultures occidentales, c’est le rouge.

Ce que ce tour illustre, c’est le forçage sémantique : on ne force pas un chiffre par un calcul déguisé, on force une réponse en préorientant la question elle-même. On croit choisir librement dans toutes les couleurs du spectre. On choisit en réalité dans un espace mentalement réduit à quelques secondes avant d’avoir eu le temps de l’explorer.

La sortie en cas d’échec, si quelqu’un répond orange : « C’est intéressant. L’orange est exactement là où le cerveau va quand il cherche à résister au rouge sans en partir vraiment. Vous êtes à la frontière. » C’est faux sur le plan neurologique. Mais ça sonne juste. Et dans le mentalisme, la frontière entre les deux est souvent là.