
« Cela ne fait pas de mal ! » Eh bien si, parfois.
« Même si c’est faux, quel mal cela peut-il faire ? Cela ne fait pas de mal ! »
Cette objection revient presque chaque fois qu’on me parle de médiums, de magnétiseurs, de naturopathes ou de coupeurs de feu. Quelqu’un se sent mieux. Une famille se rassure. Le praticien est sympathique, parfois même bénévole. Pourquoi venir gâcher ce joli moment avec une demande de preuves ?
Je connais bien le rôle : le méchant rationaliste face au gentil magnétiseur…
Seulement, on peut se tromper sur ce que l’on vient d’apprendre.
On croit avoir découvert qu’un homme soulage les brûlures grâce à un don. Mais on a peut-être surtout accepté qu’un témoignage suffise à établir l’existence de ce don. Ce n’est pas la même leçon. Et la seconde peut installer une mauvaise habitude de raisonnement.
C’est, à mon sens, cela qui est inquiétant. Derrière une croyance apparemment anodine, il peut y avoir une façon de déterminer ce qui est vrai. Une méthode que l’on utilisera ailleurs, parfois avec des conséquences beaucoup moins anodines, voire dangereuses.
Je vise ici les pouvoirs et les explications que l’on nous demande d’accepter sans preuves suffisantes. Chaque pratique et chaque promesse doivent être examinées pour ce qu’elles affirment réellement.
Je ne doute pas que certaines personnes se sentent mieux après une « séance ». Je doute en revanche de la conclusion qu’on en tire.
Une douleur diminue après la visite d’un magnétiseur, d’un énergéticien ou d’un maître reiki. Très bien. Mais pourquoi a-t-elle diminué ? Grâce au prétendu pouvoir du praticien ? Au traitement pris en parallèle ? Au temps qui passe ? Au fait de se sentir écouté et rassuré ?
Constater une amélioration ne permet pas, à lui seul, de choisir entre ces explications.
Si je bois une tisane avant que mon mal de tête disparaisse, je peux remercier la tisane. Je peux aussi remercier la tasse, la bouilloire ou le chat qui me regardait depuis le canapé.
Je mise sur le chat. 🙂
Pour savoir ce qui a réellement aidé, il faut comparer, vérifier, répéter les observations dans des conditions qui permettent de départager les explications. C’est précisément à cela que sert la méthode scientifique.
Elle ne garantit pas que nous ne nous tromperons jamais. Elle nous donne des moyens de repérer nos erreurs.
« Je me sens mieux » décrit une expérience. « Cette personne possède un pouvoir » propose une explication. Entre les deux… il manque des preuves.
Il faut aussi parler de l’effet placebo. J’y consacre un article à retrouver ici.
Le mot est parfois utilisé comme une façon polie de dire : « Vous avez tout imaginé. » C’est une erreur. Un soulagement lié à l’effet placebo peut être bien réel. L’attente d’un bénéfice, le rituel de la séance et le contexte rassurant peuvent notamment modifier la douleur ressentie. NCCIH, effet placebo.
Notre cerveau participe à notre expérience de la douleur. Pas besoin d’invoquer une énergie mystérieuse pour cela.
Mais ressentir moins de douleur ne prouve ni qu’une lésion a guéri, ni qu’un praticien possède un don. On peut se sentir mieux et se tromper sur la raison.
Cela ne permet pas non plus de répondre « placebo ! » à chaque témoignage, comme si nous avions tout expliqué. Le temps qui passe, les autres traitements et les variations naturelles des symptômes peuvent aussi intervenir. Pour savoir ce qui a joué, il faut vérifier.
Le soulagement mérite d’être pris au sérieux. L’explication doit être mise à l’épreuve.
Il existe aussi l’effet nocebo, auquel je consacre également un article ici : des attentes négatives peuvent provoquer ou amplifier certains symptômes, ou réduire le soulagement ressenti avec un traitement. Synthèse scientifique sur les effets nocebo.
À force d’entendre que les médicaments sont des poisons, que les médecins nous cachent la vérité et que « Big Pharma » veut nous rendre malades, on peut aborder son traitement avec peur et méfiance. Je vois dans ces discours une façon possible de nourrir des attentes négatives. Cela ne permet pas de conclure qu’ils déclenchent un effet nocebo chez chaque personne qui y adhère.
Cela ne veut pas dire qu’une pensée négative désactive une molécule. Ni que les effets indésirables seraient tous imaginaires. Les médicaments ont de vrais risques. Il faut les examiner et les comparer aux bénéfices attendus : c’est la fameuse balance bénéfice-risque.
Mais nos attentes peuvent, elles aussi, peser sur ce que nous ressentons.
Le piège peut alors devenir assez cruel : on nous persuade que le traitement nous fera du mal, nous le vivons plus difficilement, et cette expérience peut renforcer notre conviction de départ.
« Tu vois bien que j’avais raison de me méfier. »
La boucle est bouclée.
À cela peut s’ajouter un autre danger, distinct du nocebo : la méfiance peut conduire à moins bien suivre son traitement, voire à l’abandonner. La Miviludes alerte précisément sur les situations où un discours hostile aux soins conduit à une rupture avec la médecine. Miviludes, questions fréquentes.
Critiquer les pratiques de l’industrie pharmaceutique est légitime. Affirmer que tous ses médicaments sont mauvais, c’est une généralisation abusive. Un slogan ne remplace pas l’examen des faits.
Voilà pourquoi je refuse de considérer ces discours comme de simples opinions sans conséquence. Ils peuvent intervenir jusque dans notre manière de nous soigner.
Nous savons tous demander des preuves quand nous nous méfions.
Un inconnu nous promet de doubler notre épargne grâce à une technique secrète ? Nous devenons soudain très exigeants. Un proche nous recommande quelqu’un qui rééquilibre les énergies avec ses mains ? Notre vigilance peut devenir beaucoup plus souple.
Pourtant, une affirmation ne devient pas vraie parce que la personne qui la transmet est adorable.
C’est ici que je vois une porte dérobée dans notre esprit. À l’entrée principale, nous demandons des preuves. Par derrière, nous faisons passer les histoires qui nous rassurent, nous plaisent ou viennent de quelqu’un que nous aimons.
« Ma mère l’a vu. »
« Il fait cela depuis trente ans. »
« Il ne demande pas d’argent. »
Ces phrases peuvent nous renseigner sur la confiance d’une famille, l’ancienneté d’une pratique ou les intentions d’une personne. Elles ne démontrent pas l’existence d’un don. Pour établir un pouvoir surnaturel, il faudra autre chose qu’une recommandation chaleureuse.
La sincérité mérite du respect. Elle ne délivre pas de certificat de vérité.
Je ne prétends pas que toute personne consultant un médium finira sous l’emprise d’un gourou. Ce serait une affirmation simpliste. Il faudrait encore la prouver.
Mon avis est plus précis : lorsqu’on accepte une mauvaise raison de croire, on prend le risque de l’accepter à nouveau.
Si un témoignage suffit à prouver un pouvoir de guérison, pourquoi ne suffirait-il pas à prouver l’efficacité d’un remède miracle ? Ou à établir que quelqu’un a ressuscité ou marché sur l’eau ?
Si l’absence de preuves ne compte pas parce que « la science ne peut pas tout expliquer », qu’est-ce qui empêchera quelqu’un d’utiliser cette réponse pour défendre n’importe quelle promesse ?
Et si les critiques deviennent forcément des gens « fermés d’esprit », comment pourra-t-on encore nous avertir que nous faisons fausse route ?
C’est cette habitude de raisonnement que je trouve dangereuse. Une conviction obtient le droit d’échapper aux vérifications. Puis on s’habitue à ce privilège.
Des recherches observent d’ailleurs une association entre croyances paranormales et croyances complotistes. Cela ne prouve pas que les premières provoquent les secondes. Mais cela donne une raison supplémentaire d’examiner leurs liens, plutôt que de déclarer le sujet sans conséquence. Étude de Dagnall et ses collègues, 2025.
Reste cette réponse que l’on finit presque toujours par entendre : « La science ne sait pas tout. »
Évidemment.
Si la science savait tout, les chercheurs auraient davantage de temps libre.
Mais ce que nous ignorons ne prouve pas ce que quelqu’un affirme.
Vous ne savez pas pourquoi votre douleur a disparu ? Vous ne le savez pas. Ce vide ne devient pas automatiquement la preuve qu’un homme a manipulé votre « énergie ».
Dire « je ne sais pas » est parfois frustrant. Cela reste plus honnête que de remplir le trou avec une histoire séduisante.
Et demander des preuves ne signifie pas obéir aveuglément aux scientifiques. Un chercheur peut se tromper. Une étude peut être mauvaise. Une institution peut commettre des erreurs.
La démarche critique consiste justement à pouvoir les examiner. Elle doit aussi s’appliquer au magnétiseur, au médium et à nos propres convictions.
Personne ne devrait bénéficier d’une dispense de vérification.
Tant qu’une croyance reste sans conséquence importante, son coût peut sembler faible.
Mais que se passe-t-il lorsqu’elle commence à guider nos décisions ?
Lorsque la personne créditée d’un don recommande de nouvelles séances coûteuses ? Lorsqu’elle affirme que les médecins ne comprennent rien ? Lorsqu’elle prétend être la seule à pouvoir nous aider ?
La confiance accordée au départ peut alors prendre une autre portée.
Les risques de retard de soins, de dépenses excessives et d’emprise sont documentés par la Miviludes. Ils ne concernent pas chaque consultation, mais ils suffisent à montrer que « cela ne peut pas faire de mal » est une réponse bien légère. Miviludes, questions fréquentes.
Et le danger ne nécessite pas toujours un escroc conscient de mentir. Une personne peut croire profondément à son pouvoir et donner malgré tout de mauvais conseils.
La bonne intention ne rend pas une erreur inoffensive.
Avec les enfants, ma réserve est encore plus grande.
Quand un adulte présente un pouvoir surnaturel comme une réalité établie, il transmet une croyance. Il transmet aussi ses raisons de la tenir pour vraie.
« Nous le croyons parce que mamie l’a vu. »
« Tu dois nous faire confiance. »
« Tu comprendras plus tard. »
Je ne considère pas qu’un enfant qui entend cela est condamné à devenir crédule. Je considère que nous avons mieux à lui apprendre.
Nous pouvons lui dire qu’une personne est convaincue, sans affirmer qu’elle a raison. Lui expliquer qu’une expérience peut être réelle et son interprétation erronée. Lui montrer que les adultes aussi peuvent se tromper.
Surtout, nous pouvons lui laisser poser cette question : « Comment tu le sais ? »
Même lorsqu’elle nous embarrasse.
Raconter des histoires, imaginer des mondes et jouer avec la magie font partie des plaisirs de l’enfance. Présenter un pouvoir de guérison comme un fait demande une autre exigence.
Un enfant doit pouvoir rêver. Il doit aussi pouvoir apprendre à vérifier, à se forger un esprit critique et à comprendre comment la science nous aide à démêler le vrai du faux.
Répondre « je ne sais pas, je vais me renseigner » lui apprend davantage que d’inventer une explication pour sauver notre autorité. Et si c’est compliqué, nous pouvons chercher ensemble une façon de comprendre.
Nous avons tous des convictions fragiles. Moi compris. Certaines viennent de notre famille, d’autres de nos peurs, de nos espoirs ou simplement d’une idée que nous trouvons belle.
C’est une raison pour garder une méthode commune : demander des preuves, examiner les autres explications, accepter de changer d’avis.
Dire « je me suis trompé » témoigne de plus de lucidité que de défendre une erreur pour avoir l’air intelligent.
On peut trouver du réconfort auprès de quelqu’un sans lui attribuer un pouvoir. On peut respecter une personne sans valider toutes ses croyances.
Alors, « quel mal cela peut-il faire » ?
Parfois peu. Parfois beaucoup. Cela dépend de la place que la croyance prend et des décisions qu’elle finit par commander.
Mais à mes yeux, prendre l’habitude de croire sans vérifier mérite déjà notre attention. Parce qu’au prochain carrefour, l’enjeu sera peut-être plus grave.
Les alertes de la Miviludes sur les dérives dans le domaine de la santé et du bien-être devraient nous inciter à regarder de plus près les promesses de guérison, les thérapies alternatives et les discours de développement personnel qui réclament notre confiance sans accepter nos questions.
C’est aussi le sens de la méthode CRITIC défendue sur ce site : questionner les affirmations, rechercher des sources solides, consulter des experts du domaine et examiner ce qui pourrait nous donner tort.
Se poser des questions, c’est bien. Inventer les réponses, beaucoup moins.
Nous devons aux enfants mieux que nos certitudes. Nous leur devons les moyens de les examiner.
